Le Dauphin d’Electre (Peponophala electra) par Alexandre GANNIER

Le Dauphin d’Electre est un des delphinidés les plus communs dans les eaux tropicales du monde entier. Pour celui qui navigue dans les DOM-TOM, le « péponocéphale » est l’une des espèces régulièrement rencontrées, même s’il ne peut pas être considéré comme cétacé résident, sauf aux Marquises. Décrit scientifiquement par Gray en 1846, Peponophala electra, fut d’abord assigné au genre Lagenorhynchus ; mais en 1966 Nishiwaki et Norris créèrent pour lui le genre Peponocephala. Si l’étymologie du nom de genre est claire, « tête de melon », il faut encore signaler que l’appellation ne se rapporte pas au melon de Cavaillon (tout rond), mais au melon d’eau : l’avant du museau du Dauphin d'Electre est en effet légèrement pointu. Pour le nom de l’espèce, on préfèrera faire le lien avec Electra, fille d’Océan et de Tethys, plutôt qu’avec Electre l’instigatrice du meurtre de Clytemnestre et Egisthe, les assassins de son père Agamemnon (déjà de bien sales histoires en marge de la guerre de Troie, Vè siècle avant JC).

Melon headed whale from repeatingislands.com

En tout cas, notre Dauphin d'Electre apparaît le plus souvent comme entièrement noir, même si avec une lumière moins intense que celle de midi sous les tropiques, on distingue une pigmentation : il porte une selle très foncée sur un corps gris foncé, pouvant tirer sur le marron. Les anglo-saxons, toujours pragmatiques, ont donc inclus le « pépone » dans la tribu des « blackfish » qui comprend aussi les globicéphales et les orques. A l’image des globis, le Dauphin d'Electre porte un plastron clair et une fine « cravate » qui se prolonge jusqu’à la région ombilicale ; de plus, l’intérieur de la bouche blanc déborde fréquemment formant des « lèvres » de la même teinte. En français, on l’appelle indifféremment Dauphin d'Electre ou Péponocéphale, alors que son nom anglais est melon-headed whale, les membres de la tribu des blackfish étant des « whale » dans la langue de Shakespeare. En espagnol, calderon pequeňo et tonina negra sont des appellations courantes. On écartera toujours l’appelation française Orque naine, répandue outre-mer mais incorrecte dans sa nature, et facilitant de plus la confusion avec l’Orque pygmée Feresa attenuata, l’autre petit « blackfish ». Cela étant dit, le Dauphin d'Electre n’est pas tout à fait un petit dauphin, puisque les adultes mâles ou femelles ont une longueur moyenne de 2,40 mètres pour un poids atteignant de 200 kg. D’ailleurs, vu la répartition cosmopolite du Dauphin d'Electre, la taille de notre animal subit des variations géographiques : on rencontre des Péponocéphale de plus grande taille (> 2,50m) par exemple au large du Japon ou du Brésil.

Distribution et abondance
Le Dauphin d'Electre est répandu dans les trois océans majeurs, tout en se limitant aux eaux chaudes tropicales, et sub-tropicales. Son habitat est océanique : on le rencontre au grand large dans le Pacifique, l’Atlantique, l’océan Indien. Mais on peut l’observer près des côtes, voire même sur une zone de plateau, là ou un talus abrupt donne sur des eaux de profondeur importante (1000m ou plus); c’est le cas de tous les archipels océaniques d’origine volcanique. Sa population est sans aucun doute de plusieurs millions d’individus. En mer, le Péponocéphale se caractérise par des groupes très importants : 150 individus est un effectif moyen, et on peut voir des groupes atteignant le millier de dauphins.

EcologieCroisières Itemata - melon headed-whale from Arkive
Vu sa couleur sombre, on pourrait supposer que le Péponocéphale se nourrit en grandes profondeurs et surtout la nuit. En effet, le Dauphin d'Electre se nourrit de poissons méso-pélagiques, de céphalopodes et même de crevettes... Parmi les poissons, on trouve les habituels poissons-lanternes (myctophidés, .), et chez les calmars ses proies sont également très diverses, avec un grand nombre d’espèces musculaires (ommastrephidés, loliginidés, ..), jusqu’au grand Dosidicus gigas, et aussi des calmars ammoniacaux (histioteuthidés). Mais si les proies du Péponocéphale évoluent à grande profondeur, celui-ci profite de la nuit et de leurs migrations verticales dans la colonne d’eau pour les attraper. On ne sait cependant pas à quelle profondeur notre « pépone » peut plonger. Le Dauphin d'Electre a un régime alimentaire voisin de celui du Dauphin de Fraser (Lagenodelphis hosei), avec lequel il évolue souvent en groupes mixtes: j’ai pu observer cette association très souvent aux îles de la Société, et même en Martinique, mais pas aux Marquises. Cependant, l’association de ces deux espèces n’est peut-être pas basée sur des raisons purement alimentaires, on peut aussi imaginer qu’elle entraîne une vigilance plus efficace vis-à-vis de certains prédateurs, requins par exemple.

Histoire naturelle
La naissance du bébé Dauphin d'Electre se fait après une gestation d’environ une année, au terme de laquelle le nourrisson d'un mètre de longueur vient au monde. On ne sait pas s’il y a une saisonnalité pour la saison des mise-bas, mais nous avons observé des nouveau-nés aux Marquises en novembre et décembre (« printemps austral »). Dans un échouage massif au Japon, les chercheurs ont établi que la maturité sexuelle était atteinte vers 11-12 ans pour les femelles, et 16-17 ans pour les mâles. La longévite du Péponocéphale n’est pas bien établie, mais des individus de 22 à 30 ans (sur la base du nombre de couches de dentine sur les dents) ont été signalés. Il semble que la maturité physique soit atteinte vers 13-14 ans, pour les deux sexes. Au niveau de la structure des groupes, les connaissances ne sont pas bien certaines, mais nous avons rencontré des groupes comprenant des mâles et des femelles : l’individu masculin adulte est assez reconnaissable, vu sous l’eau, car une petite « quille ventrale » est visible sous son pédoncule caudal. Dans le cas d’échouages massifs, les femelles sont plus nombreuses que les mâles : cela peut signaler soit une ségrégation sociale (les mâles subadultes étant peut-être écartés des groupes principaux), soit une mortalité plus forte chez le mâles.

Activité et acoustique
D’après nos observations, l’activité du Dauphin d'Electre se décompose en deux phases, une diurne où prédomine le repos, la socialisation et éventuellement le voyage, et l’autre nocturne (dont nous sommes rarement les témoins) centrée sur la prédation. Ce cycle caractérise au moins les Péponocéphale vus sur le talus autour des îles. En pleine journée, les groupes s’organisent pour le repos : les animaux sont souvent en surface et presque immobiles, par petites unités de 5 à 10 individus. Quand une zone de plateau existe près du talus, le site pourra être exploité pour le repos. Par-ci par-là, des phases de socialisation se caractérisent par des séries de sauts, ou de remous avec des projections d’eau, ils s'accompagnent bien sûr par des émissions sonores. Du fait qu’un groupe de Péponocéphale est généralement nombreux, il se signale à longue distance par une multitude de sifflements et autres vocalises, qui sont bien perceptibles dans le domaine audible. On peut voir, également dans la journée, les Dauphin d'Electre se déplacer de manière cohésive dans une direction déterminée : ce type de voyage se déroule souvent parallèlement au talus ; on peut supposer que les dauphins changent alors de site de nourrissage. Cette dernière activité se déroule donc surtout la nuit, et probablement sur un mode de dispersion en petites unités : vers le milieu d’après-midi, on observe le mouvement des Péponocéphales vers les zones de nourrissages, cependant nous n’avons jamais procédé à une étude nocturne de cette espèce. S’il est évident que l’écholocalisation joue un rôle important dans la chasse du Dauphin d'Electre, on peut ajouter toutefois que la blancheur de l’intérieur de sa bouche a certainement un rôle dans la prédation nocturne : peut-être y a-t-il attraction des proies vers le prédateur ?

Mortalités et Menaces
Du fait de sa distribution océanique tropicale, le Dauphin d'Electre ne souffre pas d’une dégradation rapide de son milieu : les archipels océaniques tropicaux sont rarement le lieu d’une forte industrialisation. Par contre, dans plusieurs régions en Asie, localement aux Caraïbes, les Péponocéphale sont chassés par l’homme, sans que l’on sache si l’impact de ce prélèvement est important pour les populations locales (de cétacés). On ne sait pas si les requins sont une cause sensible de mortalité naturelle accidentelle, mais c’est probable au moins dans les phases sensibles de la vie du dauphin. En tout cas, il arrive que l’on voie un individu mordu, ne serait-ce que par un "cookie-cutter" du genre Isistius. On sait que dans beaucoup de régions tropicales, les requins encore nombreux jouent un rôle efficace de « nettoyeur ». Les Dauphin d'Electre sont atteints par une impressionnante litanie de parasites internes, et occasionnellement externes. Dans certains cas, le parasitisme aigu pourrait être une cause d’échouages massifs, mais c’est difficile à prouver. La pêche thonière est une activité importante en zone tropicale : si le Péponocéphale ne figure pas dans la liste des espèces de dauphins les plus impactées par la seine tournante, il est par contre victime des filets dérivants en Asie.

Les vrais et les faux-amisCroisières Itemata - melon headed-whale from Suzan Scott
J’ai déjà parlé plus haut de l’espèce qui accompagne souvent le Dauphin d'Electre dans ses pérégrinations, le Dauphin de Fraser : cette association très fréquente a toutes les chances d’être de longue durée, donc mutuellement bénéfique. En plus, lorsque les grands groupes « bruyants » de pépones effectuent leur ronde autour des îles, ils ont toutes les chances d’attirer les dauphins de diverses espèces qui y résident : ainsi lors de nos observations de Péponocéphale, nous avons eu l’occasion de voir le Grand dauphin, le Dauphin à bec étroit, le Dauphin à long bec, le Dauphin tacheté pantropical. Pour les faux-amis, je veux surtout parler de l’Orque pygmée Feresa attenuatta : depuis longtemps ces deux espèces de « blackfish » sont confondues, et pas seulement par les observateurs amateurs. Dauphin d'Electre même taille à peu près, et de même couleur, fréquentant les mêmes eaux tropicales, l’Orque pygmée et le Péponocéphale sont très difficiles à distinguer, sauf si on a l’occasion de les observer dans de bonnes conditions à l’étrave du bateau. La plupart des guides de terrain proposent des dessins à peu près corrects de chaque espèce, mais en mer ce n’est pas comme sur la page d’un livre. Après avoir observé à près de cinquante reprises le Péponocéphale et vu une dizaine de groupes de Feresa, je peux contribuer à diminuer la probabilité d’erreur. Si l’on ne voit les cétacés qu’à longue distance, un groupe comptant plus de 50 individus, ou a fortiori plus de cent, est probablement un groupe de Péponocéphale. A moyenne distance, une tête complètement ronde et un aileron un peu plus haut et redressé indiquent l’orque pygmée, alors que le museau un peu pointu, avec une légère amorce de bec, et un aileron classique de type « tursiops » indiquent le Dauphin d'Electre. Si l’on parvient à voir la pigmentation du dos ou à la photographier, la cape et la selle de l’Orque sont minces et bien délimitées, alors que celles du Péponocéphale sont estompées et plus épaisses au niveau de l’aileron dorsal. Si les deux espèces peuvent avoir des « lèvres » blanches, des grandes cicatrices linéaires sur le corps indiquent plutôt Feresa. Enfin, vu de très près, il est évident que le critère absolu, c’est l’aspect de l’extrémité de la pectorale : pointu chez le Péponocéphale et arrondi chez l’Orque pygmée. Toujours plus près, mais sur la plage, le nombre de dents sur la demi-mâchoire inférieure fait aussi le diagnostic : moins de 15, c’est Feresa, plus de 20 c’est Péponocéphale.

Statut
L’habitat cosmopolite très étendu à la fois tropical et océanique du Dauphin d'Electre est une garantie pour le maintien de son statut de conservation. Ce sont pas les chasses pratiquées ponctuellement qui pourraient venir à bout de ces populations. A moins que l’homme n’invente une nouvelle technique de pêche plus efficace pour des ressources devenues plus rares, on ne doit pas être inquiet à court et moyen terme pour l’avenir du « pépone ». Néanmoins, on devrait entreprendre des recherches plus précises pour déterminer son régime alimentaire et son histoire naturelle.

Alexandre Gannier

Groupe de REcherche sur les Cétacés // www.cetaces.org
Monographie n°2
http://www.cetaces.org/wp-content/uploads/2009/11/Le-Peponocephale.pdf